L’addition des violences

Rédigé par Nathalie Legrand - - Aucun commentaire

- Vous en prendrez bien une autre ?
- Une quoi ?
- Une tranche de vie, un petit morceau de mon existence.

Il est nécessaire de se référer à mon précédent billet d’humeur afin d’appréhender les premières lignes de celui-ci.
Douze mois se sont écoulés depuis le départ de ma fille partie poursuivre ses études dans une région éloignée de plus de trois heures de notre domicile. Malgré la satisfaction de pouvoir cocher la case « voler de ses propres ailes » inscrite sur notre feuille de route parentale cent fois froissée et défroissée, j’ai vécu ce départ telle une violence inouïe. Il m’a fallu faire le deuil de ce quotidien où il me suffisait de prononcer le prénom de mon ainée, pour la voir, lui parler, la serrer dans mes bras tout autant que ranger au creux de mes souvenirs mille autres habitudes (plumes, branches, brins de mousse) qui ont fait au fil du temps la singularité de notre nid, de nos liens. Ces renoncements ancrés dans un quotidien banal tenaient en son bras ma réalisation que plus rien ne serait comme avant. La cellule familiale se transformait, évoluait. Tourner encore et encore les pages noircies de l’histoire ne servait à rien. Je devais me résoudre à accepter ce qui ne serait plus, à m’approprier un autre présent.

À cette équation se sont rajoutées d’autres variables. De distinctes violences. Les remarques d’autrui. « C’est comme ça », « On ne fait pas des enfants pour les garder près de soi », « Vous allez pouvoir penser à vous », « C’est normal, c’est la vie ». Ces phrases, au demeurant banales, m’horripilaient. Elles cognaient mes souffrances, surchargeaient ma peine de teintes glauques, je ne savais par ailleurs quoi en penser. Étaient-elles prononcées dans des tons rassurants avec l’intention de dissiper mes maux ou dictées dans des accents plus forts pour me bâillonner ? Quelles qu’en soient leurs matières, je percevais dans leurs intonations un traitre aux circonstances m’invitant à absorber rapidement les chocs autant que les résonances de l’épreuve. Et puis il y en a eu d’autres, des distinctes, des bienveillantes.
Je suis tout à fait consciente que le pourquoi de ces phrases au peu de mots était sans doute porté par des expériences déjà vécues, par les craintes d’y être un jour confrontées tout autant que par de l’indifférence mais au-delà de ces états de fait, elles pointent du bout de leur fatalisme, une problématique. Un mal de notre époque. En effet, il n’est pas rare d’observer que de distinctes remarques taillées dans la même étoffe rêche s’étalent par exemple sur une perte d’emploi, une séparation, un événement clé de l’existence. « Passer à autre chose », « Se réinventer », « Créer, imaginer ». Ces déterminations tendant à penser de vouloir mettre la souffrance d’autrui à distance ne prennent pas en compte que le besoin de poser l’événement en mots demeure être un prérequis. Un prérequis pour ne pas étouffer, pour insuffler de l’air à l’instant, à demain, à la vie. Cet acharnement sans doute inconscient de vouloir banaliser les événements saillants de l’existence quitte à s’empaler sur des futurs, n’est pas sans risque. Des conséquences existent. Déprime, dépression, difficultés à passer l’événement, à se projeter dans le futur, en sont quelques unes.
Je conclurais ce dernier avec un trait de poésie du regretté Christian Bobin à méditer « Lorsque les mots ne franchissent pas les lèvres, ils s’en vont hurler au fond de l’âme ».

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